UNE PRINCESSE COMME PREMIÈRE LICENCIÉE FÉMININE DE BILLARD EN FRANCE

Le billard naît en 1903. Dans les années 30, une femme, la princesse Yasmine D'Ouezzan va troubler avec éclat l'entre-soi masculin...

Billard au féminin Yasmine d'Ouezzan

La Fédération française de billard est au début du XXe siècle un monde d’hommes où l’on pratique exclusivement le billard carambole. 

Yasmine d’Ouezzan ou Le CONTE DES MILLE ET UNE NUITS

La princesse Yasmine d’Ouezzan est, en 1931, une jeune fille de 18 ans. Elle a des cheveux de soie noire finement ondulés, des yeux d'escarboucle : une vraie figure de légende propre à enluminer les marges d’un livre oriental.
Pourtant elle est née à Saint Etienne, avant de devenir Parisienne. Mais son histoire ressemble à un conte des Mille et une Nuits.

« Mon père s’appelait Moulay Brahim ben Moulay Tayeb  ben Abdel Djellil. C’était le plus beau cavalier qu’ait produit le Maghreb qui en produit de si magnifiques. Il portait avec une incomparable élégance le burnous brodé d’or ou la djellaba de soie. Ses armes étaient splendidement damasquinées. Mais il n’en trouvait jamais la collection assez complète. »

C’est ainsi que ce chérif de la Zaouïa de Taïbia à Ouezzan, à la fois prince de sang royal et chef religieux vénéré, descendant direct du prophète Mahomet, vint à Saint-Étienne, en 1911, accompagné d’une suite nombreuse, pour visiter la célèbre manufacture d’armes qui en était le principal ornement et compléter sa collection. Sensible à la beauté des moukalas et des sabres, le prince l’était plus encore à celle des femmes. Au « skating », il rencontra Mademoiselle Rose Beuque, fille du directeur des contributions indirectes de la ville.

Le mariage entre le descendant de Mahomet et la fille du directeur des contributions indirectes fut célébré le 29 octobre 1911 à Saint-Étienne en présence d’une foule extrêmement nombreuse. Par contrat de mariage signé devant notaire, Moulay Brahim, qui n’était pas seulement beau mais aussi immensément riche, reconnaissait à sa femme la propriété de vastes jardins dattiers qu’il possédait à Afflou dans la région oranaise et celle d’orangeries à Deldoul, près de Timimoun : au total, une espèce d’éden terrestre, au charme inappréciable mais dont la valeur matérielle atteignait une quinzaine de millions.

Treize mois après le mariage, le 9 janvier 1913, Antoine Beuque, le directeur des contributions indirectes, déclarait à l’état civil de Saint-Étienne la naissance de sa petite fille, qui fut prénommée Yasmine.

La « Grande guerre » qui éclata en août 1914 n'affecta pas la fillette qui passa la guerre à Vichy, avec ses parents, dans un magnifique hôtel particulier, rue Longchamp. La guerre terminée, elle fut placée dans une institution religieuse où elle resta jusqu’à la fin de son enfance et reçut une éducation soignée.

Sidi Moulay Brahim ben Moulay Tayeb ben Abdel Djellil chérif d’Ouezzan et sa femme Lala Ourda Beuque cherifa de la Zaouïa de Taï

mille et une nuit... et un héritage

Le mariage de Moulay Brahim et Rose Beuque fut dissout le 24 mai 1920 par un jugement de divorce rendu par le tribunal civil de Cusset (Allier). Deux ans après, le jeune prince, rentré dans son pays, décédait mystérieusement au cours d’un voyage à Tunis. Sa fille, Yasmine, soupçonna son propre oncle paternel, Abd El Kader ben Sliman, de n’avoir été pas tout à fait étranger à ce décès. Quoi qu’il en soit, c’est lui qui hérita des biens du prince d’Ouezzan. Mais la veuve de Moulay Brahim et sa fille, qui n’avaient pas renoncé à la fortune du chérif marocain, demandèrent à Me Théodore Valensi d’entreprendre une action judiciaire en vue de faire reconnaître leurs droits. Quinze millions à reconquérir, cela en valait la peine…

JEUNESSE INSOUCIANTE - le billard à paris

L’action dut aboutir favorablement car dans les années vingt, la mère et la fille vivaient fastueusement à Paris où elles s’adonnaient à la passion du billard qui les avait saisies.

(Photo : l’entrée du Billard Palace, 3 boulevard des Capucines à Paris.)

L’entrée du Billard Palace, 3 boulevard des Capucines à Paris.

Yasmine prenait des cours avec le professeur Fouquet dans le temple du billard parisien, l’académie du billard Palace, boulevard des Capucines.

Tout le monde l'appelait «  princesse ». Elle en avait le port, l'allure fière, le train de vie, mais elle était fort loin de respecter l'étiquette rigide que l'on aurait pu attendre de son titre. Sa peau mate et ses yeux au velours particulier rappelaient volontiers ses origines. C'était une femme petite, au corps souple et mobile, d'un entrain extraordinaire.

Elle jouait alors au billard tous les soirs, multipliait les compétitions et vivait une jeunesse dorée à l'abri de ce qui secouait le monde.

 La princesse Yasmine d’Ouezzan

ROGER FEDERAL, JOURNALISTE DE PARIS MIDI LUI CONSACRA UN PETIT ARTICLE EN OCTOBRE 1931

Sur les boulevards, la grande salle de cette académie de billard est emplie de joueurs qui s’exercent aux mystères des "trois bandes" et des "massés". Parmi ces joueurs, une joueuse jeune fille brune et fort jolie qui travaille dans un coin. M. Avé de la Fédération française de Billard qui nous accompagne, nous renseigne.

- C’est la princesse Yasmina Moulay Brahim d’Ouezzan, la première femme inscrite à notre fédération.
- La princesse est-elle une grande championne ?
- Pas encore… Pensez, elle n’a que 18 ans.
- Comment pourra-t-elle concourir en championnat si elle est seule à pratiquer ?
- Les championnats mixtes ne sont pas interdits. La princesse Yasmina peut se présenter dans n’importe lequel de nos tournois. D’ailleurs son inscription va probablement inciter d’autres femmes à s’inscrire à la fédération et nous envisageons d’ores et déjà de créer des championnats mixtes et même des championnats strictement féminins.
Cependant, la leçon avait pris fin et la charmante princesse s’avança vers nous.
"Je suis véritablement passionnée du billard, nous dit-elle : c’est un véritable sport. D’ailleurs ma mère y joue également et moi-même j’exerce depuis longtemps déjà. J’ai même battu la fantaisiste Maria Valente qui adore ce jeu."


Et la jolie princesse Yasmina Moulay Brahim d’Ouezzan, toute souriante retourna vers la table de billard, bien que la leçon fut terminée … pour son plaisir personnel. »


M. Avé, secrétaire général de la Fédération, nous apprenait ici que la princesse d’Ouezzan fut la première licenciée féminine de la Fédération française. D’autres allaient suivre et dès l’année suivante, en 1932, la Fédération put organiser un championnat féminin.

LA PREMIERE FINALE FEMININE DE BILLARD

En 1932, la première finale féminine de billard de l’histoire mit aux prises au billard Palace trois concurrentes : Mme Sublet, licenciée à Cannes, Mlle Quinfe, licenciée à Chelles et la princesse Yasmine, licenciée à Paris. Un match comportait deux séances dont la première s’arrêtait dès qu’une des adversaires atteignait 100 points. On jouait la séance suivante le lendemain jusqu’à atteindre 200 points, distance du match. Chaque joueuse rencontra les deux autres dans une poule de trois.

Laissons à Roger Féral qui couvrait l’événement pour Paris-Midi le soin de poser le décor de la nouvelle compétition :

« S’il y avait une soixantaine de fervents qui avaient délaissé le rôle actif de joueurs pour occuper l’emploi décoratif de spectateurs, le nombre de concurrentes était sensiblement moins élevé. Elles étaient trois… De bonne heure on appela les deux concurrentes qui disputaient le premier match : la charmante et brune princesse d’Ouezzan et la jolie et rousse Mlle Quinfe. L’arbitre, M. Edward Lee, champion des USA trois bandes, leur fit les dernières recommandations et la partie commença sous les yeux doublement intéressés de Mme Sublet, la candidate numéro 3, qui doit rencontrer demain les deux autres concurrentes »

Couverture du magazine « Le billard sportif » de l’année 1934

Mlle Quinfe fut battue sèchement 200 à 117 par la princesse Ouezzan, puis 200 à 127 par Mme Sublet. A l’issue de la première séance de la partie décisive pour le titre, Mme Sublet avait pris un léger avantage : 100 à 95. Tout se joua lors de la deuxième séance où la princesse Yasmine sortit le grand jeu réussissant 105 points, atteignant ainsi les 200 points alors que sa valeureuse adversaire en restait à 190.

La princesse Yasmine d’Ouezzan devint donc le 19 juin 1932 la première détentrice du titre de championne de France de billard.

 

le billard et LES ANNéES TRENTE