Roller derby : l’inclusion par le sport

Le roller derby est apparu en France il y a dix ans environ. Principalement féminin, pour ne pas dire féministe, ce sport communautaire et inclusif compte aujourd’hui plus d’une centaine de clubs.

Roller derby : l’inclusion par le sport

Le développement du roller derby doit beaucoup à l’esprit DIY – Do It Yourself – de ses pratiquantes qui structurent, organisent et chérissent ce sport à la fois rude et bienveillant. En piste.

le roller derby : un sport inclusif... et qui secoue

Mais sur le track – la piste ovale qui fait office de terrain de jeu – c’est une tout autre histoire. Lorsque les roller quad tournent à plein régime, mieux vaut ne pas se perdre dans le pack (un par jam et formé par l'ensemble des bloqueuses), à savoir les défenses de chaque équipe constituées de quatre bloqueuses. Ça pousse, ça percute, ça houspille, ça chute, ça ne rigole pas. Car il est question, pour les deux équipes, de faire en sorte que sa jammeuse –l’attaquante– puisse traverser le pack et dépasser chaque adversaire un maximum de fois pendant un jam, afin de récolter un maximum de points.

Un bras de fer d’une heure divisée en deux périodes de trente minutes, elles-mêmes découpées en sous-périodes, les jams, de deux minutes chacun, séparés par des pauses de trente secondes. Histoire de souffler un tout petit peu dans ce tourbillon endiablé.

Rare sont les sports où les équipes adverses organisent une fête ensemble après une journée de compétition. C’est pourtant la règle au roller derby, l’« after » est sacré, il n’est pas question de s’y soustraire. On va boire un verre pour refaire le match et le monde, on partage un repas, des rires et des souvenirs dans un esprit bon enfant. Paraît même que les joueur•euse de derby vont chercher leurs adversaires à la descente du train et leur proposent le gîte, le couvert et la visite de la ville.

Roller derby : l’inclusion par le sport

La griffe des femmes

« Le roller derby est un sport pensé par des femmes et minorités de genre, pour des femmes et minorités de genre souligne Anaïs Briche. Plus de 70 % des pratiquant·e·s français·e·s sont des femmes ou minorités de genre. C’est le seul sport de contact à ma connaissance qui ne soit pas destiné principalement aux hommes. Et ça casse les codes de la féminité traditionnelle : un sport de contact, aux chutes impressionnantes, où tout le monde s’entraide. Dans notre société, on ne s’attend pas à ce que les femmes ou minorités de genre soient puissant·e·s, s’entraident, aient confiance en leur corps et en leurs capacités. Le roller derby apporte tout ça. »

En dehors des matchs, les femmes trouvent un lieu d’expression et d’écoute. « On débat pas mal entre nous sur les phénomènes de société actuels, poursuit Lucie Deboosère, les échanges sont riches grâce à nos différences, nos orientations sexuelles, notre passé, notre éducation, nos passions, nos boulots... » Au-delà du sport et du dépassement de soi, les joueuses rient, se chambrent, se soutiennent, se confient, sans jugement ni hiérarchie.

« De nombreuses associations de défense des droits des femmes ou contre les violences faites aux femmes sont liées aux ligues, poursuit Lucie Deboosère, et celles-ci participent à la collecte de fonds pour les soutenir. »

La mise en place tactique et la confrontation physique entre les équipes sont légiférées par un corpus de règles assez important. Les contacts ne se font pas n’importe comment, ils sont codifiés, tous les coups ne sont pas permis. Par exemple, il est autorisé de bloquer un·e adversaire avec toute partie du corps située entre les épaules et les mi-cuisses, à l’exception des coudes, des avant-bras et des mains. Le règlement du roller derby est établi par la WFTDA (Women's Flat Track Derby Association basée aux États-Unis) dont les ligues membres ont chacune une voix dans les décisions prises en ce qui concerne la sécurité et le règlement international. « Un sport fait par et pour les femmes » dit-on dans le milieu, et on ne peut plus démocratique, donc.

La culture du roller derby façonne une force et des convictions chez ses pratiquantes. Elle ouvre un espace où les femmes se sentent libres tout en appartenant à une communauté, « un sentiment proche d’un cocon familial choisi » dit Lucie Deboosère. Certaines filles, grâce au roller derby, reprennent confiance en leur corps, elles s’affirment, se libèrent de tout un tas de contextes, de normes, de préjugés qui pourraient les contraindre par ailleurs. On y aiguise des outils bien utiles au quotidien.

« Dans la vie de tous les jours, le roller derby m’a apporté une vision féministe et une affirmation de soi dans des milieux qui peuvent être très masculins, une ouverture aussi et une sensibilisation à des problématiques que je ne connaissais pas ou peu, par exemple la transphobie, le racisme etc., donc on est très sensibilisées à tout cela... ça m’a beaucoup apporté. »

L’esprit communautaire du roller derby rayonne par sa dimension extrêmement participative, pleine d’énergie, les associations mobilisent les ressources locales pour obtenir des salles, organiser des tournois, former les arbitres, accompagner les équipes adverses, tout cela juste avec les moyens du bord et quel que soit le niveau de pratique. Des règles internationales aux fêtes d’après-match en passant par la pédagogie et la philosophie du sport, tout est fabriqué « maison » par des femmes de tout horizon.

Roller derby : l’inclusion par le sport

La WFTDA milite également pour l’inclusion des personnes racisées et la reconnaissance des populations indigènes et des premières nations. Enfin, l’inclusion des personnes en situation de handicap est favorisée. Citons pour exemple la création de ressources permettant la démocratisation de la langue des signes adaptée au milieu du roller derby. « Au quotidien, aucune association de roller derby n’est malheureusement inclusive à 100 %, ajoute Anaïs Briche. C’est un idéal vers lequel on tend collectivement. »
Les hommes aussi sont les bienvenus, bien qu’ils soient, une fois n’est pas coutume, minoritaires dans ce sport. Des équipes masculines et mixtes se constituent un peu partout en France. À Lille, on peut même rencontrer des Pom Pom Boy déjantés à chaque entracte de match des féminines, ils dansent sur des airs de Beyoncé et mêlent acrobaties et pyramides en tout genre. Renversant, non ?

l'inclusion en action

La WFTDA insuffle un côté militant et politisé à ce sport qui se veut être un modèle d’inclusion. Des chartes spécifiques sont créées et actualisées pour bannir les violences verbales, physiques ou discriminatoires envers les personnes LGBTQIA+ (lesbiennes, gays, bi/pansexuels, transsexuels et transgenres, queers, intersexes, asexuels et autres symbolisé·e·s par le signe +) et à l’égard des caractéristiques morphologiques telles que la corpulence, le poids, la taille, etc.

« C’est un espace d’expression pour toutes les identités et un sport qui a besoin de tous les physiques, chacun·e apporte quelque chose à l’équipe » précise Laura Ziegler.

Si bien que le roller derby, depuis 2014 affilié à la Fédération française de roller et skateboard (FFRS), est la seule pratique sportive à ouvrir les portes aux joueur·se·s trans ou non-binaires. Notamment avec l’autodétermination du genre qui consiste à laisser libres les personnes pratiquant le roller derby de s’inscrire dans une équipe féminine ou masculine selon leur identité ressentie et non en fonction de leur état civil.

Roller derby : l’inclusion par le sport

Sport de contact, le roller derby nécessite aussi une bonne dose de stratégie couplée à un cocktail alliant rapidité et technique. On ne s’improvise pas derbyste, on le devient en se formant aux contacts des autres. Pour jouer, il faut apprendre les « skills » du patinage nécessaires pour résister à une charge, freiner en urgence, se retourner ou accélérer rapidement. Et comme tout sport, le roller derby fait du bien. Au corps et à la tête.

Lucie Deboosère, derbyste depuis huit ans sous le nom de code Princesse Sarace – « petit pied de nez au dessin animé Princesse Sarah » –, joueuse chez les Pixies de Bruxelles confirme, « quand on fait trois entraînements par semaine, plus les matchs du week-end, on travaille très sérieusement son cardio et son endurance ! Après un entraînement ou un match je suis vidée, j’ai tout donné, pour mon équipe et pour moi-même. Cela génère un sentiment de satisfaction, d’appartenance, dans ta ligue tu te sens utile, t’as envie d’innover, d’aider les autres. »

Outre le registre physique très exigeant et complet, la tactique du roller derby nécessite une grande rigueur et un bon sens de l’analyse pour déstabiliser le pack adverse. Un aspect qui plaît tout particulièrement à Laura Ziegler aka Harley Quinn – référence au personnage de Batman dont elle est fan dans la BD –, derbyste depuis dix ans et capitaine des Bad Bunnies de Lomme (dans les Hauts-de-France) : « Le mental est super important dans le roller derby, il prend une place énorme, il faut avoir confiance en soi, confiance en l’autre. C’est cet esprit d’équipe qui porte vraiment tout, on peut gagner en prenant l’ascendant mental sur l’équipe adverse. La cohésion d’équipe est la clé. »

« C’est un sport complètement fou, s’exclame Anaïs Briche alias CéLead Dion – clin d’œil au rôle de jammeuse dans le jeu –, derbyste depuis 2017 dans l’équipe The Switchblade Rollergrrrls de Lille. La première fois que je suis allée voir un match, j’ai aimé ces meufs badass qui foutent des coups mais qui à la fin du match font des câlins à toutes les adversaires. »
Autour du track, spectatrices et spectateurs supportent leur équipe et s’égosillent à chaque percée de « leur » jammeuse repérable avec l’étoile sur le casque. « L’ambiance qu’apporte ce sport, particulièrement pendant les matchs, ça prend aux tripes, prévient-elle. Même les personnes qui viennent pour la première fois voir un match sont prises par cette euphorie. »

Sous le casque, avec les coudières, les genouillères, protèges-poignets et le protège-dents, les filles s’inventent une identité à l’instar de Barby Destroy incarnée par Drew Barrymore dans Bliss, le film culte du roller derby. Piraña Colada, Sexy Granny, Bibu Profène, Vladimir Patine..., des sobriquets que chaque derbyste se doit d’avoir pour servir un sentiment qui mêle délicieusement liberté et esprit de communauté.