Dossier Esport : clubs pro, écoleS e-sport et traitement journalistique

Qu’ont à voir le sport et son homologue électronique, qui se joue à grand renfort de manettes et claviers ? Pour certains, pas grand-chose, pour d'autres, beaucoup plus qu'on ne le croit... mais les deux disciplines développent des accointances qui commencent à se voir. Parce qu’ils ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre ?

Dossier Esport : où il est question de clubs pro, d’école e-sport et de traitement journalistique

C'est officiel, la coupe est bretonne. Au terme d'une saison 2021 à suspense, le Football Club de Lorient s'est imposé comme le champion de France en titre. Vous vous dites que l'auteur de ces lignes a un coup de chaud et que le LOSC est bien le seul à s'être hissé sur le toit de la Ligue 1 cette saison ? Vous avez raison, mais on n'a pas tout à fait tort non plus.

On vous rassure, on ne remet pas en cause la victoire des hommes de Christophe Galtier par pur tropisme pour les côtes celtes. Le FC Lorient vient bien de rafler tous les honneurs, mais en battant l'Olympique de Marseille en finale... et sur le jeu vidéo FIFA 21. Ici, la fameuse Ligue 1 est devenue la eLigue1, et reste très encadrée, sous la houlette de la Ligue de Football Professionnel (LFP) et de EA Sports, l'éditeur du célèbre jeu de simulation sportive. Un cadre compétitif qui a connu une refonte cette année, au moment où les clubs de football professionnels n'ont jamais été aussi nombreux à céder aux sirènes de l'eSport. 

Lequel ne se joue pas sur une pelouse ou sur terre battue, mais équipé d'un combo souris/clavier ou d'une manette. Ce qui n'empêche vraiment pas les clubs sportifs de draguer leurs homologues e- sportifs.

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le foot pro, en première ligne de l'esport

Le calcul est vite fait : les cinq premières équipes du classement de la ligue 1 de football, à commencer par le LOSC, suivi par le PSG, Monaco, Lyon ou Marseille, toutes, ont, de manière plus ou moins franche, lancé leurs structures dédiées, sponsorisent ou se sont associées à des équipes dans le domaine ces dernières années. Et les plus grands sportifs ne sont pas en reste.

Les premiers matchs de l'eLigue 1 cette saison ont d'ailleurs été remportés par des joueurs de l'écurie « Grizi Esport »... qui, vous l'aurez deviné, appartient à nul autre qu'au champion du monde Antoine Griezmann, dont on connaît la passion pour les jeux vidéo de sport et de gestion d'équipes sportives... en témoignent les phases de préparation pour l'Euro, où le jeu Football Manager (iconique titre de gestion footballistique) n'est jamais loin. Mais le foot pro, comme fervent supporter de sa déclinaison virtuelle, c'est un peu l'arbre qui cache la forêt.

« Les clubs pros ont commencé à investir l' eSport à partir de 2015 » résume Nicolas Besombes, sociologue de l'eSport et vice-président de l'Association France eSport, qui fait figure d'aiguillon dans le milieu.

« Le premier, c'était le Besiktas d'Istanbul, suivi de très près par le PSG, notamment. Aujourd'hui, il y a plus de 350 clubs professionnels qui, à travers le monde, ont développé leur section eSportive, que ce soit des clubs de football, des club de basket, des clubs de rugby, des clubs de hockey sur glace, des clubs de handball, des clubs de football australien, de football américain... ».

Bref, il est rare que l'eSport passe sous le radar d'une discipline sportive, aussi confidentielle soit-elle. Mais les stratégies à l’œuvre sont très différentes, d'un côté ou de l'autre.

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« Lorsque la Ligue de Football Professionnel organise une eLigue 1, c'est clairement pour les gens qui aiment le foot et qui veulent rajeunir leur base de fans avec des gens qui aiment déjà le foot et qui, en plus, jouent à Fifa. » analyse Nicolas Besombes, sociologue du esport.

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« Mais cela peut être aussi l'objectif d'aller chercher de nouveaux amateurs, en dehors des gens déjà convaincus par le sport ». Pour le sociologue du eSport, c'est clairement la stratégie d'ouverture d'une autre fédération, de Basket, cette fois. Laquelle a ouvert une compétition sur un jeu qui ne mise pas sur une simulation de son propre sport... puisqu'il s'agit de Rocket League, qui mêle foot et course automobile, dans un style très arcade. Et le système mis en place par la Fédé donnerait sa chance à tout le monde, permettant même à des joueurs moins confirmés de s'illustrer au tableau d'honneur.

Une stratégie de diversification qui se manifeste aussi, mais différemment du côté du LOSC, qui est arrivé dans le monde du eSport par la porte d'entrée FIFA, avant de lancer, en décembre dernier, son équipe sur Fortnite, jeu majeur du sport virtuel, au même titre qu'un League of Legends, LoL pour les intimes. Et qui jouit d'une communauté aussi importante de joueurs et de suiveurs.
Une suite logique pour certains, précipitée par la nécessité du sport pro de renouveler son image et trouver un relais dans ses audiences. Celle en cours dans l'eSport commence à prendre des proportions intéressantes.

Le 2 mai dernier, en 2021, la Karmine Corp, jeune club français, qui fêtait à peine ses un an d'existence, a remporté les European Masters de League of Legends. L'équivalent de la Coupe d'Europe dans la discipline. Ce soir-là, 300 000 personnes se sont rassemblées sur la chaîne Twitch du diffuseur français de la compétition. Un record d’audience pour l'eSport tricolore, pas vu depuis 2019.

Si le sport traditionnel ne se renouvelle pas, il va se faire dépasser par l'eSport dans la quête de nouveaux fans » estime de son côté Paul Arrivé, journaliste à L’Équipe.

les Mondiaux de “LoL” : 23 millions de spectateurs en moyenne

Un record, et pourtant une goutte d’eau, face aux chiffres d’audiences globaux, enregistrés lors des Mondiaux de “LoL”, organisés six mois plus tôt. Avec une diffusion en 16 langues, sur plus de 20 plateformes, la finale a attiré 23 millions de spectateurs en moyenne, avec un pic tutoyant les 46 millions. Hallucinant, et de quoi en faire rêver plus d’un. 

« Si le sport traditionnel ne se renouvelle pas, il va se faire dépasser par l'eSport dans la quête de nouveaux fans » estime de son côté Paul Arrivé, journaliste à L’Équipe quotidien sportif de référence qu'on ne présente plus, et qui a ouvert ses colonnes à l'eSport en 2016. Pas pour suivre un club sportif qui aurait embrassé cette diversification, mais parce que le quotidien a d'emblée considéré l'eSport comme une discipline sportive.

Le journal traite donc son actualité comme il relaterait n'importe quel match de foot, de handball ou compétition de voile. « Parce que l'eSport est un sport dans sa structure compétitive » réagit le journaliste, spécialiste de la question.
« Tout est construit à l'intérieur de ce milieu comme n'importe quel autre sport : dans la structure compétitive, les clubs, les organisations de tournois... ».

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Pas de fédé, mais des éditeurs

A une différence près, qui a son importance. Là où un sport dépend d'une fédération, chaque jeu de eSport est la propriété d'un éditeur, donc d'une entreprise, qui encadre chaque tournoi. Pour Paul Arrivé, c'est ce qui rend aujourd'hui la structuration du milieu plus difficile... puisque la compétition leur appartient. Même s'il avance que la plupart sont assez ouverts à l'idée de laisser entrer un peu plus entrer chez eux les instances du sport pour aider à la structuration du milieu. Et là aussi, ça bloque. En cause, la gouvernance et le pilotage des sujets relatifs à l'eSport.

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eh oui, l'eSport dépend du Ministère de l’Économie

Car chez nous, en France, le eSport dépend aujourd'hui du Ministère de l’Économie, où « il est plutôt reconnu comme une industrie » (dixit Nicolas Besombes) et pas du Ministère des Sports... où les sujets de convergence avec son homologue virtuel sont pourtant légion : éducation et encadrement des joueurs, santé et alimentation, lutte anti-dopage, triche et même reconversion de professionnels. « On avance assez lentement sur ces sujets » reconnaissent tous ceux que nous avons interrogés. Paul Arrivé, toujours.

« Il faudrait travailler avec le milieu sportif pour qu'il amène un peu son expertise et sa gestion, structurelle et humaine. Or, ça prend vraiment du temps, alors qu'on pourrait se calquer sur ces expériences. J'ai l'impression que tout le monde se bat encore pour savoir si l'eSport, c'est un sport ou pas ! Alors qu'au fond, ce n'est pas le problème ».